Il y a des quartiers d'Istanbul que l'on visite, et d'autres que l'on écoute. Fener et Balat, sur la rive sud de la Corne d'Or, appartiennent à la seconde catégorie. Guide professionnelle à Istanbul, j'y emmène régulièrement mes voyageurs francophones — et j'y retourne seule, simplement pour marcher. Si vous cherchez un Istanbul hors des sentiers battus, à vingt minutes de Sainte-Sophie mais à des années-lumière des files d'attente de Sultanahmet, cette chronique est pour vous.
Fener et Balat, c'est où — et comment y aller ?
Les deux quartiers s'étirent le long de la Corne d'Or, dans l'arrondissement de Fatih, sur un couloir continu qui va de Cibali à Ayvansaray. On les confond souvent, et les habitants eux-mêmes débattent de la frontière exacte : retenez que Fener est le quartier du Patriarcat grec-orthodoxe, Balat l'ancien quartier juif, et que l'on passe de l'un à l'autre sans s'en apercevoir.
Mon itinéraire préféré tient en une phrase : aller en tramway, retour en bateau. Depuis Eminönü, la ligne de tramway T5 (Eminönü – Alibeyköy) longe la Corne d'Or et dessert directement les arrêts Fener et Balat. Pour le retour, embarquez à l'embarcadère de Fener ou de Balat sur le vapur de la ligne Üsküdar – Haliç (Şehir Hatları) : il relie Eyüpsultan, Sütlüce, Ayvansaray, Hasköy, Balat, Fener, Kasımpaşa, Karaköy et Üsküdar. Traverser la Corne d'Or au soleil couchant sur un vapur, thé à la main, est à mon sens l'un des plus beaux moments que ce quartier puisse offrir — et il coûte le prix d'un ticket de transport. L'inverse (aller en bateau, retour en tram) fonctionne tout aussi bien.
Un millefeuille d'histoire : du palais des Blachernes aux Juifs de Séville
Le nom de Balat viendrait du grec palation, « le palais » : celui des Blachernes, résidence des empereurs byzantins après le XIe siècle, dont les souverains arrivant par mer franchissaient la porte de Balat, sur les murailles de la Corne d'Or. Le quartier fut donc, littéralement, l'antichambre du pouvoir byzantin.
Son identité moderne se noue en 1492, quand le sultan Bayezid II accueille les Juifs séfarades expulsés d'Espagne — suivis de ceux du Portugal en 1497, puis de Rhodes. Pendant plus de quatre siècles, Balat sera l'un des grands quartiers juifs d'Istanbul, où voisinent synagogues (Ahrida, Yanbol), églises grecques et arméniennes, et mosquées. Trois religions sur quelques centaines de mètres : la formule est usée, mais ici elle se vérifie à chaque coin de rue.
Ce que les brochures racontent moins, c'est l'histoire ouvrière du rivage. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, la rive se couvre d'usines, d'ateliers et d'abattoirs ; des centaines d'ouvriers et d'ouvrières y travaillent, les cafés du port accueillent dockers et portefaix, et la Corne d'Or s'asphyxie lentement. Il faudra attendre les années 1990 pour que les usines partent et que l'eau respire à nouveau, puis le programme de réhabilitation mené avec l'UNESCO et l'Union européenne (2003-2008), qui restaura 121 bâtiments et le vieux marché. Les maisons repeintes de couleurs vives, les séries télévisées tournées dans les ruelles, Instagram enfin — et Balat devint le quartier que vous connaissez peut-être déjà en photo.
Le Patriarcat œcuménique de Fener : ma mise en garde vestimentaire
À Fener bat toujours le cœur de l'orthodoxie mondiale : le Patriarcat œcuménique de Constantinople et l'église Saint-Georges (Aya Yorgi), où siège le patriarche.
Un conseil que je répète à chacun de mes groupes, car aucun site ne le dit clairement : l'entrée est refusée en short ou en bermuda — hommes compris — et l'on ne vous prêtera aucun vêtement à la porte. Contrairement à la Mosquée Bleue, il n'y a ni jupe ni châle de dépannage. Prévoyez donc jambes couvertes et épaules décentes dès le matin.
Pour le moment de la visite, tout dépend de ce que vous cherchez. Vous aimez le calme et le recueillement ? Venez en semaine, avant midi : le week-end, les groupes de visiteurs stambouliotes affluent et les cafés débordent. Vous préférez un quartier vivant sans être étouffant ? Les jeudis et vendredis après-midi offrent le meilleur équilibre : de l'animation, de la vie, mais pas la cohue du samedi.
L'église de fer : la première construction préfabriquée de Turquie
En contrebas, au bord de l'eau, brille l'église bulgare Sveti Stefan — l'« église de fer ». Son histoire est un roman. Au XIXe siècle, la communauté bulgare d'Istanbul, forte de ses guildes d'artisans et de ses riches marchands, lutte pour émanciper son Église du Patriarcat grec. Le terrain est offert dès 1849 par Stefan Bogoridi, haut dignitaire ottoman d'origine bulgare ; en 1870, un firman du sultan Abdülaziz reconnaît une Église bulgare indépendante ; et en 1898 s'ouvre enfin cette église pas comme les autres.
Car le sol marécageux de la Corne d'Or refusait de porter la pierre. La solution fut d'une modernité folle : une église entièrement en fonte et en acier, dessinée par l'architecte arménien Hovsep Aznavur, fabriquée à Vienne par la firme Waagner, montée une première fois dans la cour de l'usine, puis démontée, expédiée par bateau et remontée à Istanbul. C'est la première construction préfabriquée de l'Empire ottoman — et ses six cloches, offertes par la Russie, sonnent toujours.
Côté pratique : sauf cérémonie privée, l'église est ouverte en continu. En revanche, photos et vidéos sont interdites à l'intérieur — rangez le téléphone et levez les yeux, la charpente métallique se suffit à elle-même.
Les petites églises et l'art du savoir-vivre
Autour de ces deux monuments gravitent une poignée de petites églises grecques et arméniennes — Sainte-Marie-des-Mongols, dite l'« église sanglante », est la plus fameuse, seule église byzantine restée aux mains des Grecs sans interruption depuis avant la conquête. Ces paroisses minuscules ne sont pas des lieux touristiques et leurs gardiens se méfient parfois des visiteurs. Mais il arrive — souvent, en réalité — qu'une porte s'entrouvre et qu'on vous fasse signe d'entrer.
Dans ce cas, un geste que je recommande toujours : laisser un petit don en partant. Quelques dizaines de liras dans le tronc, un remerciement, un sourire. C'est élégant, c'est juste, et c'est ce qui encouragera ces communautés de quelques dizaines de fidèles à continuer d'ouvrir leurs portes aux voyageurs respectueux.
Ruelles colorées, antiquaires et vie de quartier
Le reste, c'est la marche qui vous le donnera. Les escaliers de Merdivenli Yokuş, les façades acidulées de la rue Kiremit, la Kırmızı Mektep (le lycée grec de Fener, forteresse de brique rouge qui domine tout le quartier), l'artère commerçante de Vodina Caddesi. Poussez la porte des antiquaires vers l'ancien Çıfıt Çarşısı, le vieux bazar juif : brocantes, ventes aux enchères de quartier où une boîte d'allumettes se dispute avec autant de passion qu'un bol centenaire, boutiques vintage.
Et si vous tombez un mardi, ne manquez pas le marché de Balat, qui se déploie le long de Mahkemealtı Caddesi : un vrai marché populaire stambouliote, réputé depuis toujours pour ses petits prix, où les habitantes du quartier font leurs courses entre les étals de légumes, de fromages et de foulards. C'est ici, bien plus que dans les cafés à selfies, que bat le vrai pouls du quartier — celui que je raconte dans mes visites, celui des petites gens, du commerce et du travail qui ont fait Istanbul.
Un mot d'honnêteté, enfin, car une chronique n'est pas une publicité : Balat vit une gentrification rapide. Une étude universitaire récente a compté plus de 70 cafés sur le seul axe Vodina–Yıldırım, là où il y en avait une poignée en 2013 ; les loyers grimpent, les vieux artisans cèdent la place aux enseignes à la mode. Le quartier reste merveilleux, mais si vous voulez le voir vivre plutôt que poser, suivez ma règle : en semaine, le matin, et dépensez vos liras chez le confiseur historique, au four à bois centenaire ou chez l'épicier — pas seulement dans les cafés.
Infos pratiques en bref
Y aller : tram T5 depuis Eminönü, arrêts Fener ou Balat. Retour : vapur ligne Üsküdar–Haliç depuis l'embarcadère de Fener ou Balat (ou l'inverse). Quand : en semaine avant midi pour le calme ; jeudi ou vendredi après-midi pour l'ambiance ; mardi pour le marché. Tenue : jambes et épaules couvertes pour le Patriarcat (rien n'est prêté sur place). Église de fer : ouverte sauf cérémonie ; photos interdites à l'intérieur. Petites églises : si l'on vous ouvre, un petit don en partant est un geste apprécié. Durée : une demi-journée minimum ; une journée avec le marché et les antiquaires.
Envie d'aller plus loin ?
Je propose des visites privées en français de Fener et Balat, où l'histoire des Byzantins, des Séfarades et des ouvriers de la Corne d'Or se raconte devant les maisons mêmes qui l'ont vécue. Contactez-moi ici pour composer votre itinéraire. Et pour situer ces quartiers dans un séjour complet, voyez mon itinéraire Istanbul en 3 jours.
Sources : outre trente ans d'arpentage personnel — B. Çipof, « Balat'taki Demir Kilise'nin Yapım Serüveni » (2013) ; S. Altıntaş, « Balat Tanıklığında Bir Semt Pazarı Monografisi », Doğu Batı (2013-14) ; Y. Akcakaya & H. H. Halaç, « Balat Mahallesi'ndeki 2013-2023 Yılları Arasındaki Kafe Mekânı Üretiminin İncelenmesi », Kent Akademisi (2023) ; geziotesi.com. Photographies : Ayşe Tokkuş Bayar.